Parues dans la collection " Histoire du temps présent " aux éditions
Complexe, ces mémoires présentent un caractère insolite.
D’abord, en raison de la personnalité de l’auteur. Celui-ci, Jean-Pierre
Lévy, est le fondateur de l’un des grands mouvements de résistance
de zone sud, le mouvement Franc-Tireur (à ne pas confondre avec les
FTP, d’obédience communiste). Même si ce mouvement fut
numériquement moins important que Combat et que Libération,
son fondateur joua un rôle essentiel dans le développement de
la résistance en zone " libre " et surtout dans l’unification de ces
mouvements sous la houlette de Jean Moulin.
Mais, contrairement à un Frenay par exemple, Jean-Pierre Lévy
ne s’est guère épanché après la guerre et ne
s’est pas fait connaître par telle prise de position fracassante ou
par tel anathème à l’égard de ses anciens amis de la
clandestinité. Efficace et discret par nature, il le resta après
la guerre. Peu soucieux d’honneurs et de respectabilité, il choisit
de retourner à la haute fonction publique plutôt que de briguer
un poste ministériel auquel il aurait pu prétendre. Loin de
lui également le souci de soigner une image ou de polir une statue
pour l’éternité.
Cette discrétion et cette réserve font le prix de ces
mémoires, tardivement écrites puisque mises sur le chantier
au début des années 90 et interrompues avant leur achèvement
par la mort de Jean-Pierre Lévy en 1996.
Cet ouvrage vaut aussi par la collaboration apportée à la mise
au point du manuscrit par Dominique Veillon. Cette dernière, chercheur
à l’Institut d’histoire du temps présent - qui co-édite
ce livre de souvenirs avec Complexe - s’est fait connaître par ses
recherches consacrées à la seconde guerre mondiale. Sa thèse
était déjà consacrée au mouvement Franc-Tireur
et le livre qu’elle en tira en 1977 sous le titre Le Franc-Tireur, un journal
clandestin, un mouvement de résistance avait contribué à
tirer ce mouvement de l’ombre. Pour ce faire, elle avait noué des
contacts amicaux avec Jean-Pierre Lévy.
Aussi, lorsque celui-ci ressentit, comme d’autres, la nécessité
de laisser son témoignage à la postérité, il
s’adressa à Dominique Veillon. Celle-ci lui proposa un plan pour
l’ouvrage et conduisit des entretiens semi-directifs qui permirent
d’élaborer le fond de l’ouvrage. A cela, Jean-Pierre Lévy rajouta
des documents personnels et Dominique Veillon confronta les souvenirs du
résistant avec les archives du BCRA. Comme elle l’indique dans sa
passionnante introduction : " Sur sa demande, j’ai été conduite
à jouer le rôle de médiatrice d’un passé dont
mon témoin-acteur était le seul détenteur. Il
s’agissait d’éclairer les propos, de raviver le contexte historique,
ce qui n’a pas empêché chacun d’entre nous d’avoir parfois,
face à un même événement, sa propre grille
d’interprétation. " Dominique Veillon met ainsi l’accent sur les
problèmes inhérents à la confrontation de la mémoire
avec les archives et sur la difficile construction de l’histoire pour une
période où tant de témoignages oraux, souvent
passionnés, viennent se confronter avec des traces écrites
parfois bien maigres. Des discussions, voire des débats passionnés
ont ainsi opposé les deux " accoucheurs " des mémoires, tant
à propos de certains textes du premier numéro de Franc-Tireur
que des rivalités internes au sein du mouvement.
Cette collaboration-confrontation entre l’historien et le témoin fait
le prix de ce livre qui offre un double effort de rigueur : celui de
l’acteur qui a préféré le dialogue avec l’historienne
à l’écriture de mémoires traditionnelles et celle de
l’historienne qui a préféré seconder le témoin
plutôt que d’écrire une biographie classique.
Le livre s’ouvre sur les raisons de l’engagement de Jean-Pierre Lévy
dans la résistance. S’analysant et hiérarchisant les
différentes causes, il place en tête son patriotisme, lui-même
lié au milieu judéo-alsacien dont il est originaire. Vient
ensuite un attachement immodéré à la république
et aux valeurs de la démocratie qu’elle véhicule. De
sensibilité socialisante, Jean-Pierre Lévy est aussi un
antifasciste convaincu.
Mobilisé en 1939, il assiste, impuissant, à la défaite.
Après l’armistice, il se réfugie à Lyon, dans cette
ville qui deviendra la capitale de la résistance en zone sud. Ne sachant
trop quoi faire, mais ayant envie de " bricoler quelque chose ", il rassemble
autour de lui des amis alsaciens et des relations professionnelles. Ces militants
de la première heure, au profil très différencié,
fondent ensemble le petit groupe France-Liberté, au sein duquel
Jean-Pierre Lévy s’impose rapidement en voulant lui donner une dimension
extra-lyonnaise et en ayant l’idée de créer un journal
destiné à lutter contre la propagande vichyste. C’est Le
Franc-Tireur dont le premier numéro sort en décembre 1941.
Le mouvement, lui, gagne en importance numérique et géographique
grâce à l’action énergique de Jean-Pierre Lévy
qui consacre toutes ses fins de semaines à voyager pour nouer des
contacts et élargir ainsi son audience et qui, par ailleurs, est
doué d’un sens peu commun de l’organisation. Responsable du plus petit
des trois grands mouvements de résistance de zone sud, Jean-Pierre
Lévy a de fréquents contacts avec ses homologues Frenay et
d’Astier. De tempérament conciliateur, bien qu’homme de conviction,
il contribue à améliorer les relations entre les deux hommes
qui se détestent. Il joue également un rôle décisif
dans la réussite de la mission unificatrice de Jean Moulin, qui aurait
sans doute échoué sans le soutien constant de Jean-Pierre
Lévy. Pour autant, s’il est gaulliste par raison, il ne perd jamais
sa liberté de jugement à l’égard du chef de la
Résistance, les articles de Franc-Tireur - sinon même le titre
du journal - en attestent. Ainsi, il juge négativement
l’entrée des partis politiques au sein du C.N.R., mis à part
celle du Parti Communiste et, dans une moindre mesure, celle de la SFIO,
qui participent tous deux, en totalité ou en partie, à la
Résistance.
Alors que d’autres restent à Londres ou Alger, Jean-Pierre Lévy
regagne la France après son séjour londonien d’avril 1943.
Mais fiché et traqué par la police française, il est
arrêté le 16 octobre 1943. Cependant, il est sorti de prison
en juin 1944 par ses amis de Franc-Tireur qui organisent une opération
de commando pour le faire évader.
Mais huit mois d’éloignement des centres décisionnels dans
un contexte qui a beaucoup changé suffisent à
l’éloigner du C.N.R. et de ses propres amis. Lorsque la Libération
arrive, même s’il est de ceux qui défilent aux côtés
du général de Gaulle sur les Champs-Elysées, il est
déjà un peu hors-jeu, d’autant qu’il n’a nullement envie de
faire une carrière politique. Cela ne l’empêche pas de continuer
à être actif. A côté d’une importante action
humanitaire, il sert la mémoire de la résistance en créant,
avec d’autres, la Fondation de la Résistance. Mais ses mémoires
sont muettes sur cet aspect de son action ainsi que sur son point de vue
concernant les polémiques autour de Jean Moulin, car la mort l’a
emporté avant qu’elles ne soient terminées.